On Khoury’s ‘As if she were sleeping’

En hommage à la poésie, un roman en fines dentelles

Dans les années 1950, trois ans après la période couverte par Ka’annaha na’ima, de Elias Khoury, W.Quine parlera du ‘mythe de la signification’.

Avec sa célèbre théorie de l’indétermination de la traduction, le philosophe américain nie l’existence d’un substrat signifiant commun entre les langages. Il pousse même son argument plus loin : ce substrat signifiant n’existe pas dans le langage propre d’un même locuteur. Ce à quoi le langage réfère est inaccessible. « There is no fact of the matter », répètera-t-il inlassablement. Les faits sont des constructions. Les mots ne sont pas attachés de manière déterminée à une signification éternelle et immuable, une chose indicible qu’ils serviraient à exprimer. Cette ‘chose’ n’existe pas.

Certes il y a une continuité entre les énoncés dans le temps et l’espace, certes, on peut se comprendre et communiquer entre locuteurs du même langage, mais ce phénomène tient d’une histoire n’ayant rien à voir avec l’existence d’un substrat commun et objectif et qu’on ne racontera pas ici.

Celle qu’on racontera, est l’histoire d’amour unissant Milia à Mansour dans la Palestine de l’année 1946-1947, fondée sur un terrible et magnifique malentendu — ‘ne le sont-elles pas toutes ?’ peut-on entendre dire l’auteur. Milia et Mansour parlent, au début de leur union, le même langage, celui de la beauté, qu’elle soit faite de mots poétiques ou d’images oniriques. Mais ils ne se comprendront jamais tout à fait. Face au silence et aux rêves de Milia, Mansour répond par les vers de la poésie arabe. Face à ce que l’amant appelle ‘les non sens’ ou les illusions de sa jeune épouse, Mansour oppose la ‘vérité’ de la poésie.

L’une sentant l’incapacité des mots à traduire les visions nocturnes qui tissent son quotidien se tait, l’autre, au départ à la fois effrayé et charmé par ce silence qu’il ne comprend et ne saisit pas, le remplit de poésie. Le couple vit dans un entrelacement de rêves, d’histoires, de souvenirs, de vers et d’images, comme dans une très fine dentelle, où chacun suivrait du doigt un motif différent pour ne se croiser qu’à l’occasion des nuits d’amour, où un Mansour amoureux fait irruption dans les rêves d’une Milia endormie.

Exaspéré par ces rêves Mansour accusera Milia de croire en des illusions, ce à quoi la sage jeune femme répondra ‘ta poésie, n’est-elle pas aussi une illusion ?’. Ni Milia, ni Mansour ne comprendront qu’entre rêve, réalité, mythe, Histoire et histoires, les limites ne sont tracées que par les croyances, les désirs, et les besoins d’un chacun. Mansour était prêt à reconnaître que les poètes sont des hommes qui font des miracles et parviennent à marcher sur le sens des mots, comme le Christ a marché sur l’eau. Mansour était prêt à vivre l’histoire qu’il s’était lui-même écrite, loin de la violence s’annonçant en Palestine. Mais rattrapé par une histoire écrite par les autres, convaincue par elle, il quitte sa poésie, et comprend de moins en moins les rêves, devenus cauchemardesques, de sa jeune épouse. Car Milia aussi est rattrapée par l’histoire des autres, celle des saints qui ont bercé son enfance, et celles des écritures dont est pétrie la terre de Palestine.

C’est alors que le mythe devient signification. Une naissance qu’accompagnent une violence inouïe, et une odeur de mort. La poésie de Mansour se teinte du sang héroïque des guerriers de la liberté, et les rêves de Milia de celui des martyres chrétiens. La mort guette ceux qui croient au sens des mots, qui pensent pouvoir les figer dans le temps, les clouer à leur signification comme à leur destin. Le verbe qu’est le Christ, n’a-t-il pas été crucifié à sa signification éternelle et immuable ? L’histoire d’amour qui unit le Père au Fils était-elle aussi un terrible et magnifique malentendu ? Le Fils, au moment de sa grande passion, a-t-il attendu jusqu’au dernier moment que le Père envoie, comme de par le passé, l’agneau qui le sauvera de ses bourreaux, et qui n’est jamais venu ? Les mots n’appartiennent à personne, nous rappelle l’auteur, et sont des êtres indépendants dont on étalerait au mieux la beauté aux pieds d’une jeune épouse. Ils ont une vie dans laquelle on ne peut que se couler soi-même, et se laisser emporter.

Dans sa grande sagesse, celle qu’ont les génies, les illuminés, les fous, les simples, les prophètes ou les saints, Milia prédira avec justesse pour une Palestine dont la déchirure se dessine alors, une existence façonnée de poésie. Mais cela aussi, est une autre histoire.

Elias Khoury, Comme si elle dormait (2007), Actes Sud, 2007

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