On Pamuk’s ‘Red’

Etre le rouge, ou ne pas être

Mon nom est rouge. “Qu’est-ce donc qu’être une couleur? C’est le toucher de la pupille ; la musique du sourd-muet, la parole dans les ténèbres… Quelle chance j’ai d’être le Rouge ! Je suis le feu, je suis la force !…Regardez-moi : c’est bon de vivre ! Voyez comme c’est bon de voir ! Vivre, c’est voir… L’apprenti m’avait guidé tout doucement sur les volutes compliquées de la couverture du cheval, et je remplissais le dessin, le noir et blanc de cette selle, de la force, de ma vigueur, émoustillé par le pinceau en poils de chat du beau garçon. Quelles délices, sur cette feuille ! Ainsi répandant la couleur, je disais : ‘Que le monde soit !’ Et le monde naissait de mes propres entrailles. Les aveugles me renieront, mais je suis celui qui est. »

Dans le roman d’Orhan Pamuk tous les personnages sont à tour de rôle le narrateur. Ils se côtoient à pied d’égalité et prennent chacun la parole : chacun des miniaturistes, la mort, l’illustration du cheval, le diable, l’illustration de l’arbre, le cadavre, l’assassin, le rouge. Ils constituent tous et chacun les éléments de ce roman qui se déroule sous nos yeux comme un livre ottoman illustré de ces mêmes miniatures à la mode de Herat, que le roman décrit et re-décrit. Une répétition qui sied bien à cet art dont le principe même est l’imitation et la reproduction fidèle et ‘sans style’ à l’infini des miniatures du passé et des maîtres de l’art. Comme la calligraphie, la peinture n’est qu’un moyen de communier avec Dieu. Par conséquent, le miniaturiste ne peut peindre que de la perspective de Dieu, ‘comme du haut d’un minaret’ : chaque chose y est représentée dans ses proportions. Un homme peint ne peut, par exemple, être plus grand qu’une mosquée. La perspective y est donc bannie, car Dieu étant clairvoyant et absolu n’a pas de perspective particulière. Les peintures sont des scènes de la vie que Dieu perçoit dans son omniscience. L’homme ne peut donc par définition pas être au centre d’une peinture. S’il venait à l’être, il serait alors tenté de s’adorer lui même. Et d’ailleurs, en se mettant au centre d’une peinture, il s’adore déjà un peu. La peinture ne peut donc pas être d’après nature, parce qu’alors elle serait relative à une perspective humaine, mais le fruit d’une contemplation de Dieu et de ses créatures. Si bien que, de nombreux miniaturistes n’espèrent que d’être aveugles à la fin de leur carrière, pour ne peindre que d’après cette contemplation. Liée au divin, la peinture se doit donc d’être parfaite. Et la perfection se définit par l’absence d’un style individuel. A cette fin, les peintres ne signent pas leurs œuvres. Ils sont reconnaissables par l’excellence de leur rigueur à imiter les anciens et à respecter la tradition.

‘Mon nom est rouge’ annonce la mort de cette idée de la perfection. Au début, une brèche se glisse dans la miniature qu’est le roman. Tous les personnages ne sont pas ceux que l’on croit. Parmi Olive, Papillon, Cigogne, les trois peintres de l’atelier du Sultan dirigé par Maître Osman, se cache l’assassin du quatrième d’entre eux, Délicat, et de l’Oncle. Ils ont beau prendre chacun la place du narrateur plusieurs fois, le personnage de l’assassin est autre. Il prend la parole lui aussi, comme un être a part. Un double. Comme une miniature aux traits méconnaissables qui assassine sous nos yeux, mais qu’on ne parvient pas à identifier. A partir de cette imperfection dans la miniature de Pamuk qui fait se dédoubler un des personnages, naît une plus grande ambiguïté, celle du motif des meurtres de Délicat et de l’Oncle. L’Oncle fabrique pour le Sultan, et à sa demande, un livre tout à fait exceptionnel qui sera offert au Doge de Venise. A cette fin, il embauche à l’insu du Maître Osman, les peintres de l’atelier du Sultan, les meilleurs peintres de l’Empire. Ce livre est cependant particulier. Fait pour séduire le Doge, il est aussi le fruit de la très forte attirance de l’Oncle pour Venise. C’est donc un livre dans laquelle se glisse la perspective, et ou figure au centre, le portrait du Sultan, véritable hérésie. Délicat et l’Oncle ont été assassinés par l’un des peintres qui, ayant appris la panique de Délicat le dévot face au blasphème auquel il aurait participé sans le savoir, le tue pour le faire taire, alors qu’il s’apprêtait à le dénoncer. Mais alors, pourquoi assassiner l’Oncle aussi ? Parce qu’il est celui par lequel est arrivée la brèche dans la perfection. Un double assassinat contradictoire en somme : l’assassin tue Délicat pour protéger un livre qui annonce la fin de son art, et tue le créateur du livre par rage de voir que son art est voué à disparaître.

Ainsi, la question de l’identité et de l’existence de cet art est posée comme une question de vie ou de mort. En faisant figurer ses personnages eux-mêmes, comme des miniatures dans son roman, Pamuk donne à la question de l’identité de l’art l’ampleur de la question de l’identité et de l’existence de ces hommes.

Alors que le rouge ‘est’, en toute certitude, les personnages miniatures auxquels il donne vie, ne savent plus ce qu’ils sont : « Si Maître Osman perd la vue, ou la vie, et que nous nous mettons à peindre selon nos lubies, nos travers, les caprices de notre nature, comme des Européens, de façon à avoir un style personnel, nous serons nous-même, mais nous trahirons ce que nous sommes ». La peinture ce sont les yeux avec lesquels on voit le monde, affirme Maître Osman. Peindre à l’européenne signifie tourner le dos à Dieu, et mettre l’homme au centre du monde. N’est-ce pas le plus grand péché que celui de l’orgueil ? Le diable n’est-il pas un ange déchu pour avoir refuser de se prosterner devant l’homme, ou devant quiconque d’autre que Dieu ? « L’homme est-il une créature assez importante pour qu’on dessine tous ses détails, y compris son ombre ? Si nous dessinions les maisons d’une rue selon la perception de l’homme, qui est fautive, elles iront diminuant de taille en proportion de la distance, et cela aussi ce sera donner à l’homme, abusivement, la place centrale qui revient à Dieu ». Ainsi s’exprime le diable. Mais la duplicité se glisse au cœur même de cette notion traditionnelle du mal, car c’est Dieu qui, faisant se prosterner tous les anges devant l’Homme, a permis à l’Homme de se mettre au centre du monde, et de se prosterner devant sa propre image.

Le regard tourné vers Venise, ses portraits et sa perspective, a déjà infecté les yeux des peintres ottomans. Le retour en arrière est impossible, et les Ottomans emboîtent le pas à une Europe bien avancée sur le chemin de sa propre technique. Cependant, « même si nous nous mettions à l’école des Européens… et que nous trahissions résolument la manière et le style de notre peinture pour en singer une autre, ce serait un échec, parce qu’il nous manquerait toujours la technique… Que ce livre ait été achevé, puis envoyé à la cour du Doge, lui et les peintres de Venise en auraient fait des gorges chaudes… Ils en auraient même conclu : ‘Ces Ottomans ont cessé d’être ce qu’ils étaient, ils ne sont plus a craindre’. » Déjà, les miniaturistes se voient dans le regard des Européens qu’ils cherchent à imiter, différents, risibles et ridicules. Pour avoir aimé et embrassé le regard des Européens sur le monde, ils se voient debout devant l’abîme de leur insuffisance, comme devant une mort prochaine et certaine. Ils en oublieraient presque que cette tradition qu’ils chérissent tant au point de la sacraliser, est elle-même issue de la tradition picturale chinoise. Ou serait-ce que la Chine est l’Orient, et que l’autre par excellence reste l’Occident ? Si l’Oncle rappelle que Dieu est maître de l’Orient et de l’Occident, s’il a besoin d’affirmer cette égalité devant Dieu, c’est qu’une différence est ressentie de part et d’autre du Bosphore, et qu’Istanbul est condamnée à vivre cette contradiction

Bien ironiquement, l’angoisse des miniaturistes qui nous a valu ce roman de Pamuk, n’aura rapidement plus lieu d’être, car le successeur du Sultan dont la fantaisie est allée jusqu’à demander un portrait de lui à un peinture vénitien, bannit toute peinture comme hérésie sur ordre du Très Haut. Ainsi, « La rose rouge de l’inspiration, née en Orient, puis transplantée à Istanbul, s’est fanée au couchant de ce siècle qui avait vu fleurir tant de peintres de miniatures. Les querelles entre les peintres, les débats à n’en plus finir suscités par l’affrontement entre le style de Herat et les maîtres venus d’Europe n’ont jamais été tranchés. Car on cessa de peindre et de dessiner… Les peintres ne s’en sont ni indignés ni révoltés ; comme des vieillards qui acceptent sans un mot les attaques de la maladie, peu à peu ils ont accepté la situation, avec tristesse et résignation, sans éclat ». La peinture n’est plus à la mode occidentale ; la peinture n’est plus à la mode d’orient. L’extrémisme a eu raison de l’art, condamnant le débat à l’oubli, et rappelant que la question de l’identité reste un luxe qui a pour condition essentielle l’existence. La peinture n’est plus. Seul le rouge est.

Orhan Pamuk, Mon nom est rouge (1998), Gallimard, 2001

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