On Jergovic’s ‘Chestnut castle’

Un palais en papier

«Dans le petit monde de la maison en noyer, le temps passait plus vite. Cinq minutes de jeu d’enfant s’écoulaient comme une journée, une demi-heure comme une année. Pour un an de chair et d’os, c’était tout un siècle en bois qui était déjà passé. Dans le monde en noyer, on vivait plus longtemps. Autant de siècles que durait l’enfance ».

C’est avec cette réflexion sur le petit palais en noyer que s’achève le roman de Miljenko Jergović, publié en français en octobre 2007, trois ans après sa parution zagrebine acclamée par des prix serbes, bosniaques et croates.

A l’image de ce palais en noyer, le roman de Jergović est un siècle de papier. 467 pages et quinze chapitres pour plus de 100 ans d’histoire, relatés à travers le tissu de relations entourant la mort, la vie et la naissance de Regina Delavale, née Sikiric. La fresque de l’histoire complexe et très tourmentée des Balkans que dresse Jergović est impressionnante dans la force de ses détails et dans la richesse de ses personnages. Outre cette épaisseur romanesque, c’est la façon dont l’auteur nous prend par la main et nous accompagne pas à pas dans les méandres de l’histoire qui fait sa puissance. Le roman est en effet à rebours : le premier chapitre du livre est celui de la mort de Régina, il porte le numéro XV ; le dernier chapitre du roman est celui de la naissance de Regina et porte le numéro I.

Le roman débute sur la folie incontrôlable de Regina Delavale, et son décès en 2002 à Dubrovnik, Croatie, dans un hôpital où sa fille Diana désespérée, parvient, par ruse, à la faire admettre. Du chapitre XV au chapitre I, en remontant le temps d’un à quinze ans à chaque étape, on découvre l’univers qui a été celui de Regina Delavale. Un univers traversé par la mort de Tito en 1980 ; le décès de Staline en 1953 ; jusqu’aux rapports de force entre l’Empire Ottoman et l’Empereur François-Joseph de Habsbourg au début du vingtième siècle.

L’histoire de Regina, par ailleurs déterminée par une série d’évènements personnels, est inscrite dans celle des Balakans. Comme l’est aussi celle de ses frères Bepo, Djovani, Luka et Djuzepe, ayant chacun dérivé dans des directions différentes au gré des conflits, de son mari Ivo, de son père Rafo, et de son grand-père Niko. Niko qui, en 1904, avant la naissance de sa petite-fille Régina, la prunelle de ses yeux, aura commandé pour elle à August Liscar, fameux menuisier slovène, un petit palais en noyer.

Commencer un roman par la fin peut paraître assez commun. Le roman débute souvent sur une scène finale, avant de reprendre par la suite le fil de l’histoire par son début. Le lecteur sait alors d’avance où l’histoire l’emmène. C’est le comment du dénouement qui le guide dans sa lecture. Il est aussi fréquent que le roman commence à un certain point jugé essentiel de l’histoire, sans jamais reprendre son fil temporel. L’auteur remonte alors ponctuellement le temps avec le lecteur en fonction de différents épisodes ayant lieu au présent. Cette structure en allers-retours entre le présent et le passé tisse sous les yeux du lecteur des relations insoupçonnées. C’est par elles que l’auteur pose ses personnages et en dresse un portrait riche et complexe. C’est la question de qui sont ces personnages, de la nature de leurs relations, et du résultat de leur interaction qui guide la lecture et façonne l’attente du dénouement. La structure la plus traditionnelle demeure sans doute celle qui fait commencer le roman par le début de l’histoire. Le lecteur n’a alors aucune idée de la direction qu’elle va prendre. Un royaume de possibilités s’ouvre à lui, comme la vie elle-même. La lecture est alors moins guidée par les personnages eux-mêmes que par ce qui leur arrive, ou par l’histoire dans laquelle ils s’inscrivent.

Le roman de Jergović n’est aucun de tous ceux là. Il est linéaire, suivant sa dimension naturelle temporelle, mais commence par la fin. Il est linéaire dans sa remontée du temps. Un roman à rebours qui retrace pas à pas l’évolution – ou l’involution – de Regina Delavale. La question qui guide la structure du roman et le lecteur, n’est pas celle du ‘comment’, ni celle du ‘qui’, ni celle du ‘quoi’. C’est celle du pourquoi : Pourquoi Regina Delavale finit-elle folle à lier ? Pourquoi Diana, sa fille unique, en parle-t-elle comme d’un monstre ? Pourquoi les partisans de Tito de 1969 répriment les indépendantistes potentiels ? Pourquoi les oustachis massacrent-ils les orthodoxes, les juifs et les tziganes en 1942 ? Pourquoi les bosniaques sont-ils méprisés par les croates ? C’est le ‘pourquoi’ qui déclenche le roman, nous emmenant à chaque fois un pas en arrière dans le temps, à la recherche de quelques causes enfouies de la tragédie. Cette façon d’interroger l’histoire, de partir du présent que l’on connaît vers un passé qu’on ignore ou qu’on a choisi d’oublier est étrangement enivrante. Comme une résorption, un retour en soi où semblent être contenus les germes de toutes les possibilités avant leur éclosion.

C’est ainsi que l’on découvre qui est Regina Delavale, comment elle en arrive à être le personnage principal de cette histoire, et ce qu’elle a vécu. Par la même occasion on découvre aussi quels sont ces pays balkaniques aux prises avec leurs questions identitaires, l’empire ottoman et sa chute, le communisme, et le fascisme. La folie violente, dégradante et humiliante de Regina Delavale est le résultat de son histoire marquée par le rêve et la désillusion, la peur, l’amour, la haine et surtout la colère. Mais elle est aussi le reflet de son époque, marquée elle aussi par le rêve et la désillusion, la peur, l’amour, la haine et la colère. Psychologie et histoire se mêlent ingénieusement dans ce palais en noyer et en papier qui semble tourner sur lui-même. Un beau tourbillon qui nous mène irrémédiablement comme au nombril du monde, à la naissance des hommes et à l’espoir qui l’accompagne, à chaque fois.

Miljenko Jergovic, Un palais en noyer (2003), Actes Sud, 2007

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