On Roy’s ‘The God of small things’

En lisant le titre du roman, on est un peu surpris de la présence de ‘dieu’ près des ‘petites choses’. Le contraste est tel qu’on a du mal à voir à quoi correspond ce dieu, ces petites choses.

Les petites choses sont le tissu du roman. Les odeurs, les bruits, les impressions, la lumière, l’eau, les arbres, les cheveux, les regards, les dents. Les petites choses sont les détails qui font la particularité de ce roman et de son atmosphère. Elles sont la matière de la précision avec laquelle sont décrits les personnages, leurs émotions, leurs calculs, leurs complexes, leurs rêves, leurs décéptions, leurs préjugés, tous ces mécanismes psychologiques qui vont converger vers le drame. Les personnages, comme si on avait remonté leurs mécanismes, nous conduisent de façon agencée et synchronisée inexorablement vers le drame qui s’annonce dès l’ouverture du roman, drame dont on ne lit enfin les détails qu’à l’avant-dernier chapitre.

Dieu lui, voit véritablement le jour au dernier chapitre du roman, dans la rencontre de Ammu et de Velutha. Le dieu des petites choses,  des petits gestes, des feuilles qui tombent sur l’eau, des insectes, n’est autre que Velutha qui, pendant 13 nuits était au rendez-vous de Ammu, dans la maison abandonnée au bord de la rivière. Même si chronologiquement l’épisode est antérieur, c’est à la fin du roman que Roy choisit de raconter l’amour de Velutha et Ammu, comme si ce moment de passion qui enfreint les règles sociales, entre une touchable et un intouchable, était en dehors du monde, en dehors du temps. Comme si ce moment planait, beau, intense, immense au dessus du monde, de la mesquinerie des calculs. C’est pourquoi, Velutha l’amant, est un dieu, le dieu des petites choses.

Le roman converge à la fois vers le drame qui va briser les vies de Ammu et des  ses jumeaux Rahel et Estha, et vers l’amour de Ammu et de Velutha. Ces deux évènements, profondément liés, sont l’apogée de deux rythmes différents qui traversent le roman et le zèbrent dès le départ comme une fracture. Le rythme du monde extérieur. Celui de l’Histoire, qui va implacablement se dérouler fidèle à elle même dans la maison abandonnée au bord de la rivière. Et le rythme hors du temps. Celui du rêve et de l’émotion, porté au mieux par les deux enfants, même si à plusieurs reprises le monde extérieur fait des incursions violentes dans cet univers. Les incursions insidieuses de Baby Kochamma, grande tante des jumeaux qui n’accepte pas leur existence, fruit du mariage et du divorce entre Ammu, chrétienne et un hindou de Calcutta. Les incursions abusives, comme celle du ‘Orangedrink Lemondrink man’, vendeur de rafraîchissements au kiosque du cinéma, qui a lui aussi sa part de responsabilité dans le drame.

Tout le monde est responsable du drame qui frappe la petite famille, parce que tout ce monde accepte l’ordre des choses, s’y inscrit, y contribue, le perpetue, y comprit le révolutionnaire marxiste Camarade Pillai. Seuls Ammu, Estha et Rahel, qui aiment Velutha et vivent en dehors des règles de ce monde, consciemment pour Ammu, inconsciemment pour Estha et Rahel, n’en sont pas responsables. Ce sont eux pourtant, qui, aux yeux du village, sont traités comme les coupables, en silence.

Le langage très particulier du roman en est une partie intégrante, flirtant entre les dits et les non dits, entre dire les dits, ne pas dire les non dits, ne pas dire les dits, et dire les non dits. Un chassé croisé permanent qui ne fait que souligner à chaque fois, comme par accident, l’injustice profonde dont Velutha, Ammu, Estha et Rahel vont être les victimes. Vint-trois ans plus tard, moment actuel du roman, Estha et Rahel se retrouvent enfin. Estha lourd de son sentiment de culpabilité n’a plus prononcé un mot depuis ce jour fatidique. Rahel, abandonnée par toute vie prononce des mots vides. Séparés après le drame, les deux jumeaux incarnent au mieux la zébrure, puis la fracture de ce monde, qui semble parfois schizophrène. Même à leurs retrouvailles, les deux jumeaux qui ont toujours parlé en termes de ‘nous’, sont comme les deux moitiés, les deux modes, d’une même personne qui souffre de cette dualité.

Le langage du roman se fonde d’ailleurs sur cette superposition d’univers, le monde réglé, et le monde hors du temps. Ce sont des mots naïfs, enfantins, ludiques souvent, les mots qui auraient pu être ceux de Estha et de Rahel, qui nous mènent au drame, qui décrivent la mesquinerie, les calculs, l’ordre des choses. Et c’est cet écart entre les choses décrites, et les mots les décrivant qui crée une tension palpable dans le roman. Une tension de plus en plus extrême, insuportable, qui va mener jusqu’à la rupture et l’éclatement du monde de Estha et Rahel. Pour qu’ensuite, enfin libéré de toutes ces contraintes, et de toutes ces limites, l’amour d’Ammu et Velutha puisse prendre toute la place.

Arundhati Roy, The God of small things, Flamingo, 1997

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